The Encyclopedia of Migrants in InfoLibre

07
December 2016

Lire l’article en version originale (espagnol) sur le site d’InfoLibre

Version française, (traduite avec l’aimable autorisation d’Ángel Muñárriz et du journal espagnol Infolibre) :

Encyclopédie du déracinement

Quelle singulière idée que celle de l’Encyclopédie des Migrants, aussi étrange qu’incertaine, aussi remplie de possibilités – et d’angoisses – qu’une conversation avec un étranger. Il s’agit là d’un projet atypique, qui s’applique à trouver ce que notre vie a de commun avec celle des étrangers. Comment procéder exactement ? De quoi parlons-nous ? D’une encyclopédie sui generis composée de lettres manuscrites de près de 400 migrants, d’hommes et de femmes qui se sont retrouvés loin de chez eux et qui témoignent de leurs vies et de leurs souvenirs, de la nostalgie et de l’espérance, en s’adressant par écrit à ceux qu’ils ont laissés dans leurs pays d’origine : leurs mères, leurs pères, leurs frères…

C’est en cela que consiste l’aventure atypique de l’Encyclopédie des Migrants : donner un papier, un crayon, et une raison d’écrire à 400 étrangers. Et leur demander de se laisser aller dans chaque lettre, d’oublier les formules sentimentales classiques, et de croire en eux-mêmes. Il en résulte des lettres qui émeuvent et qui touchent, qui inspirent et qui fendent le cœur. « Je t’aime maman, et je te remercie, car tu m’as éduquée et m’a permis d’être l’antithèse de ce que tu es. » : c’est ce qu’écrit une femme depuis la France à sa mère restée en Egypte. Il faut lire la lettre en entier pour comprendre qu’un au revoir aussi brutal peut contenir toute la tendresse et tout le respect du monde. Et le lecteur en perd ses mots.

Une manière de donner la parole aux immigrés dans un contexte de montée du nationalisme ? Un plan d’attaque contre l’Europe homogène et réactionnaire que nous proposent Nigel Farage et Marine Le Pen ? Non, il n’en est rien. « Il ne s’agit pas d’un projet opportuniste qui naît de la crise migratoire. Ni, mieux encore, de la crise des réfugiés. Il s’agit d’un travail de dix ans. Les crises migratoires existent depuis toujours, et existeront toujours. Il s’agit de l’histoire de l’humanité », précise Paloma Fernández Sobrino, directrice artistique et mère du projet, même si elle revendique son caractère collaboratif. Et Paloma Fernández Sobrino d’ajouter : « Nous n’avons pas voulu tirer un portrait misérabiliste de l’immigration. Il s’agit d’un projet artistique dans lequel réside un projet social. »

Derrière ce projet artistique, une idée et une ambition se font sentir. « Il s’agit d’une expression du concept de L’Encyclopédie française, qui avait nécessité de rassembler le savoir dans des livres. Tout ce savoir était légitimé, approuvé par l’académie en tant que vérité absolue. Dans la forme, notre encyclopédie est comme celle de Diderot et D’Alembert : reliée à la main, en cuir, avec des dorures et dans un format lourd », explique Fernández Sobrino. Mais le contenu, ajoute-t-elle, « reste encore à légitimer ». « Il s’agit de lettres intimes, personnelles, destinées à une personne aimée restée dans le pays d’origine. À partir de celles-ci, nous voyons ce que la distance a provoqué », explique la directrice artistique du projet.

De Gibraltar au Finistère

L’Encyclopédie des Migrants est composée d’un savoir construit de manière solidaire et hétérodoxe, sous l’impulsion de L’âge de la tortue, un collectif artistique basé à Rennes, où l’idée a germé : sélectionner huit villes, choisir 50 migrants dans chacune d’elles – des immigrés ou des émigrants de retour –,  leur demander d’écrire une lettre dans leur langue maternelle, disposer les lettres en face de la photographie de l’auteur et de leur traduction dans la langue du pays d’accueil… Les villes choisies sont Gibraltar, Cadix, Lisbonne, Porto, Gijón, Nantes, Rennes et Brest – la France, l’Espagne, le Portugal et un territoire britannique d’outre-mer. Huit villes de l’Arc Atlantique européen, entre Gibraltar et le Finistère. Une partie du monde traversée par les migrations et les changements de paradigmes culturels ; l’espace idéal pour faire germer cette idée.

Dans chacune de ces villes, les collaborateurs du projet se sont chargés de trouver les personnes et de les convaincre. De les convaincre, oui. En effet, les immigrés désireux de participer à un projet atypique qui requiert autant d’introspection n’apparaissent pas subitement. Par où commencer ? « Nous nous sommes posés la même question. Nous souhaitions trouver des profils variés. Nous avons commencé par notre entourage, dans le monde de la culture, et ces personnes nous ont menées à d’autres personnes, et ainsi de suite… Nous avons rencontré des personnes qui avaient émigré pour trouver du travail, des personnes qui étaient venues en situation irrégulière, dont la situation ici n’est ni facile ni agréable, des espagnols qui s’étaient exilés avant de revenir », explique l’historienne Tamara Ortega, en charge de ce travail à Gijón avec le restaurateur Andrés Bolaños.

Des amis perdus sur le chemin des Canaries

« Au début, ils étaient assez perplexes. Ils ne comprenaient pas très bien en quoi cela consistait. Il y avait de la méfiance, une certaine suspicion. Certaines personnes préféraient ne pas participer. Ils nous disaient « Pourquoi devrais-je raconter ma vie et mon intimité ? » Mais par la suite, ils apprennent à te connaître, et ils commencent à te faire confiance. Finalement, il voulait non seulement participer mais également collaborer, aider au projet », raconte Tamara Ortega, qui parle de cette expérience avec tendresse et émotion.

Grâce à cette expérience, elle a rencontré un homme sénégalais qui, en route pour les Canaries, avait perdu ses amis de toujours, avec lesquels il avait entrepris cette aventure. « Il avait commencé par vendre des CD dans la rue, et il se disait je ne veux pas  ça, je ne suis pas venu pour ça”. Aujourd’hui, il tient une entreprise de couture à Gijón, où il travaille avec des tissus de son pays », explique-t-elle. L’historienne Tamara Ortega a également rencontré une vieille dame espagnole de 98 ans, « républicaine convaincue », qui a vécu en exil en France avant de revenir dans les Asturies enterrer les cendres de son mari. « Elle est très connue à Gijón. Elle participe à des manifestations pour les droits des jeunes, des homosexuels », raconte Tamara Ortega.
D’« immigrée » à « encore plus immigrée »

Le projet prend forme mais n’est pas terminé. Les 400 lettres ont été recueillies et traduites. Les autorités locales et les associations culturelles de chacune des villes sont impliquées dans le projet. Elles devront acheter une encyclopédie et réaliser des activités de diffusion. Il s’agit précisément de dépasser la notion académicienne de l’encyclopédie et de s’en servir comme point de départ pour ouvrir un débat et créer des échanges. L’idée est que des expositions, des rencontres, des projections soient organisées… En plus d’une édition limitée au format encyclopédique, une version numérique sera publiée pour garantir une plus grande diffusion ; des supports éducatifs et un documentaire seront également réalisés. La présentation finale devrait avoir lieu en mars 2017.

Paloma Fernández Sobrino, la directrice artistique, elle-même immigrée, a également écrit sa lettre. Née à Puertollano (Ciudad Real), la fermeture de plusieurs usines de pétrochimie, domaine dans lequel travaillait son père, avait conduit sa famille à émigrer « au nord, là où les usines proliféraient, là où l’Espagne s’ouvrait sur l’Europe », explique-t-elle. Et d’une traite, suivant les lignes de son autobiographie, elle explique le pourquoi de l’Encyclopédie : « Nous avions choisi Tarragone. Mes parents avaient le choix de quitter La Manche ou de se retrouver sans emploi. La Manche et la Catalogne sont deux mondes différents. J’adore les deux régions, mais en Catalogne, je me suis toujours sentie immigrée. Il y a douze ans, j’ai décidé d’émigrer en France et ici je me sens encore plus immigrée. Disons que je me sens plus déracinée, et j’adhère complétement au terme migrant. En tant qu’artiste, j’avais le besoin d’ouvrir ce sujet à un débat public, en parlant de sentiments et de l’intimité. »

« J’ai peur, Nicasia »

La lettre de Paloma Fernández Sobrino est authentique. Écrasante de sincérité. Elle est destinée à sa grand-mère Nicasia, décédée. Paloma n’avait pas pu assister à ses funérailles à cause d’un problème ferroviaire à la gare d’Austerlitz.  « Tu es partie et je n’ai pas pu te dire au revoir, tes derniers mots n’ont pas existé », écrit la petite-fille avec nostalgie. « Je sais que tu serais fière de moi parce que je fais ce que j’aime, même si je sais que tu ne comprendrais pas mon travail, ni l’art contemporain, ni toutes ces abstractions qui font partie de ma vie. Ici, j’ai étudié à l’université, cela te rendrait heureuse […]. Et je sais que tu aurais été très heureuse de rencontrer Otto, mon fils. Il a quatre ans aujourd’hui, il parle parfaitement le castillan et le français mais il te ferait rire aux éclats, car il parle castillan avec un accent français. »

Paloma – il faut passer au prénom lorsque quelqu’un partage son intimité – dévoile ses tribulations : « Être seule avec un enfant et sans famille, dans un pays qui n’est pas le sien, c’est très difficile. C’est certainement l’une des épreuves les plus difficiles que la vie a mise sur mon chemin. J’ai peur, Nicasia ». C’est ce que recherche Paloma dans les lettres : un reflet d’humanité authentique, une réflexion à la fois publique et solitaire face au déracinement.

« Borges, Maradona, un voleur, Troilo, ils sont tous argentins »

Jusqu’à la date de publication de l’encyclopédie, Paloma agit un peu comme la gardienne de la sphère intime à laquelle les migrants ont renoncé avec leurs lettres. Ainsi, elle a demandé à ce qu’en reproduisant les quelques textes qu’elle a montré à infoLibre pour l’élaboration de ce texte, l’anonymat soit préservé et que les reproductions exhaustives soient évitées. Les noms ne sont pas nécessaires. Un argentin, qui vit à Cadix depuis 40 ans, écrit à sa sœur. « Je ne suis de nulle part. » Cet argentin écrit « sans fierté ni honte ».

« Je bois du maté (lorsque mon ulcère me laisse tranquille), j’aime le football et le tango, est-ce cela être argentin ? Le Che était argentin, Videla était argentin. Borges, Maradona, un voleur, Troilo, un prix Nobel, tous sont argentins », répète-t-il, avant de conclure en justifiant sa décision de partir en laissant sa sœur en Argentine, un pays contre lequel il conserve – on le devine – une profonde rancœur. « Il n’y a pas eu de fête pour fêter ces 40 ans. L’exil est une blessure, c’est certain, mais une blessure qui me rend fier : elle est le prix que j’ai payé pour dire NON ».

Une vie meilleure pour les filles

Les allusions à la famille, les souvenirs d’enfance se mélangent aux méditations sur la migration et ses implications. Une égyptienne, depuis huit ans à Rennes, déplore ses difficultés en français et fait sa propre description de l’ambiance locale – « ici les gens sont, dans le fond, très bons, mais ils se montrent parfois froids, distants et insensibles » – et finit par baisser les bras dans un signe de grande douleur : « Je regrette d’être née femme dans cette société. » Elle s’adresse ensuite directement au destinataire de la lettre : « Et toi maman, voulais-tu toi aussi me punir en décidant de mon excision ? Ou souhaitais-tu me protéger ? Je ne crois pas que tu me donneras une réponse, ni que tu sois triste. Je sais que tout ce que tu as fait a été de reproduire ce que ta propre mère t’avait infligé, comme toutes les autres mères de ton époque. »

Son désir de famille est directement proportionnel à sa certitude de rester en France : « Je suis un arbre auquel on a arraché les racines et que l’on a replanté dans un autre sol, plus propice. » Et plus propice pour ses filles : « Je veux les voir vivre et grandir en liberté, avec leurs idées et leurs corps, dans une société que ne les punira pas pour être des femmes ».

« Je ne retournerai pas en Pologne, il ne me reste personne là-bas »

Dans les lettres, on trouve également des moments – les meilleurs – d’écriture inspirée. Le lecteur sait qu’il y a une histoire vraie derrière ces lettres, ce qui accentue l’effet poétique. « J’ai vécu des moments très durs, mais j’ai eu la chance de vivre », conclue une femme polonaise, après 44 années passées en France, dans la lettre adressée à sa mère.

Elle n’est pas retournée en Pologne depuis 44 ans. Les souvenirs de son pays sont toujours vifs lorsqu’elle se souvient de la Deuxième Guerre Mondiale et de l’obus qui a frappé sa maison. La lettre évoque des scènes de guerre, d’humiliation, de mort… Ainsi que d’autres scènes des décennies plus tard, dans sa vieillesse, avec la certitude de ne plus appartenir au lieu dans lequel elle est née. « Je ne retournerai pas en Pologne, il ne me reste personne là-bas. Ma petite-fille a rencontré à Rennes une association qui s’appelle Polonia, et je suis très contente car j’ai pu rencontrer des compatriotes, et il y a une bibliothèque polonaise également. La majorité de mes amis français sont morts et maintenant je parle plus en polonais qu’en français ».

Une famille réunie pour apprendre une maladie

Certains témoignages sont durs à entendre. À Cadix, la collaboration du projet a été prise en charge par l’Association pour les Droits de l’Homme d’Andalousie. La principale responsable, qui recueille les témoignages, Cristina Serván, se souvient d’une histoire : « Une jeune femme latino-américaine a demandé à sa famille de se réunir pour lire sa lettre. Elle leur racontait qu’elle avait un cancer. » Une autre fois, une jeune femme a écrit à sa mère, qui souffrait de la maladie d’Alzheimer. Elle lui écrivait tout en sachant qu’elle ne la reconnaîtrait pas. « C’était impressionnant », explique Cristina Serván, qui souhaite promouvoir la  rencontre des 50  migrants qui ont écrit leurs lettres à Cadix. Ce serait une rencontre intéressante, sans aucun doute. Cette encyclopédie de la distance, cette idée si singulière, n’est pas encore publiée qu’elle a déjà sa propre vie.